Le ténor lyrique léger, par Gilles Denizot
Il existe, au sein de la catégorie vocale des ténors, un chanteur que certains appellent ténor lyrique léger. Ce type de voix doit recevoir un enseignement approprié. Lorsqu’on l’entraîne comme les ténors plus graves (y compris comme le ténor lyrique), on ne parvient ni à en révéler ni à en développer les caractéristiques spécifiques. Il faut donc accorder une attention toute particulière à la constitution physique du chanteur, à ses notes de passage précises, à son répertoire de prédilection.
Caractéristiques du Fach
Le ténor lyrique léger ou tenore leggiero était appelé tenore di grazia au XVIIIe siècle. Ses principales caractéristiques vocales sont la pureté de ligne, l’égalité du timbre, l’usage fréquent d’une exquise mezza voce. Une extrême facilité à chanter le registre suraigu (souvent en nuance piano) et une très grande agilité vocale sont également typiques. Il est toutefois important de noter que toutes ces facultés ne sont naturellement pas présentes au début des études de chant. Cela n’empêche pourtant pas le jeune chanteur d’être un ténor lyrique léger. Alfredo Kraus fit d’ailleurs ses premières expériences comme choriste dans le pupitre des seconds ténors.
Deux exemples de ténors lyriques légers
- Tito SCHIPA (1888 – 1965)
Né en Italie à la fin 1888, il fit ses débuts professionnels dans le rôle d’Alfredo de La Traviata en 1909 et fut le créateur du rôle de Ruggero dans La Rondine de Puccini à l’Opéra de Monte-Carlo en 1917. Un technicien phénoménal, une utilisation modèle de la mezza voce. Son répertoire lyrique limité, une constante chez tous les ténors lyriques légers, lui permit de poursuivre sa carrière jusqu’à plus de soixante ans.
- Alfredo KRAUS (1927 – 1999)
Le légendaire ténor aigu Giacomo Lauri Volpi considérait Alfredo Kraus comme “un exemple parfait du tenore di grazia classique”. Comme Schipa, Alfredo Kraus limita strictement son répertoire lyrique à une vingtaine de rôles environ du Bel Canto, de Verdi (Alfredo, le Duc de Mantoue, et Fenton), et de certains ouvrages français. Toujours comme son illustre prédécesseur, Alfredo Kraus, né en 1927, chantait encore en 1998 (un an avant sa mort). Kraus disait d’ailleurs : “Bien sûr j’aurais adoré chanter Lohengrin, Radames, et Calaf. Mais ç’aurait été dangereux pour ma voix, et déloyal pour la musique”.
Spécificités vocales
- Notes de passage
Un danger principal qui guette le ténor lyrique léger est d’être entraîné par un professeur qui considère que tous les ténors ont les mêmes spécificités vocales, les mêmes notes de passage. Chaque instrument vocal est différent et un ténor lyrique léger n’a pas les mêmes notes de passage – pour prendre le cas le plus flagrant – que le Heldentenor. La voix du ténor lyrique léger comporte deux paliers significatifs : le premier sur mi bémol (voire mi naturel) annonce l’entrée dans le passage, le second sur la bémol (ou respectivement la naturel) le début du registre aigu. En aucun cas, le ténor lyrique léger ne “passe” sur fa (comme le ténor dramatique) ou fa dièse (comme le ténor spinto) et c’est une faute que de forcer sa nature vocale à se comporter comme une voix plus grave. Si le ténor lyrique léger passait sur fa naturel, Alfredo Kraus aurait chanté Otello, ou encore Radames si sa note de passage avait été fa dièse. Pour l’anecdote, Kraus – qui n’a chanté que deux fois Cavaradossi en 1956 – se fatiguait vocalement en étudiant les rôles de lirico-spinto, ce qui n’était pas le cas dans le Duc de Mantoue dans lequel il débute la même année. Nous donnerons plus loin des suggestions de répertoire qui convient au ténor lyrique léger, lui permet de développer sa voix et de déployer ses propres caractéristiques vocales.
- Voix de tête, mezza voce et Falsetto
Un ténor lyrique léger véritable est souvent un chanteur qui “craque” fréquemment quand il commence à travailler son registre aigu au début de sa formation vocale. Par chance, il lui est impossible de “pousser” sa voix de poitrine plus haut comme le font malheureusement certains ténors plus graves. Lorsqu’il dépasse le la bémol/la naturel, et qu’il n’a pas encore appris à utiliser le mécanisme léger et globalement parlant son corps, sa voix bascule soudainement. On lui fait alors remarquer qu’il chante en Falsetto, que c’est déconseillé, et qu’il ne peut donc pas être ténor puisqu’il n’a pas d’aigu. Ce “couac” est au contraire un heureux signal, une réaction très saine de l’instrument qui exige un autre fonctionnement. Un enseignement approprié est dès lors indispensable. Combien de jeunes chanteurs dans cette situation ont malheureusement été trompés et se sont égarés dans un répertoire de baryton ou même de basse !
La voix dans laquelle bascule ce jeune ténor lyrique léger n’est pas du Falsetto (si toutefois le soutien du corps est engagé et s’il n’y a pas d’air dans la voix). Il vient au contraire de découvrir le mécanisme léger, celui qu’il doit utiliser en priorité sur toute sa tessiture et qui qualifie sa catégorie vocale. Dans le registre grave, le jeune ténor lyrique léger doit apprendre à chanter modestement : ce n’est pas dans cette région vocale qu’on attend de lui du volume (à noter que même un Heldentenor doit veiller à ne pas alourdir ces notes, par exemple Siegmund scènes I,3 ou II,4). Dans son registre médium, le ténor lyrique léger doit renoncer à utiliser le mécanisme lourd qui s’engage presque immédiatement lorsque le chanteur ne maîtrise pas son souffle ou la flexibilité requise du corps. C’est une condition absolue pour développer sainement sa voix lyrique-légère. Si le professeur à ce moment encourage le jeune ténor lyrique léger à renforcer sa puissance physique, cela l’empêchera à la longue de recourir spontanément à son mécanisme léger naturel. Des conséquences notamment sur le souffle, les notes aiguës, le vibrato ou le timbre sont inévitables. Au cours d’une formation technique appropriée, le jeune ténor lyrique léger est entraîné à négocier le passage du la bémol/la naturel et à connecter sa voix de tête à son registre suraigu. Lorsque le chanteur parvient à ce stade de sa formation, il lui est aisément possible d’atteindre au minimum un contre-fa. Cela lui permet d’aborder certains airs de Bellini et Rossini pour lesquels cette extension vocale est nécessaire. Cela rien d’exceptionnel, mais est bien le résultat inévitable d’un enseignement adéquat.
Spécificités physiques
La notion de flexibilité vocale et physique est particulièrement cruciale pour le ténor lyrique léger. En effet, son corps fin et relativement peu musclé, sa cage thoracique peu développée au début de sa formation l’empêchent de résister à de grands efforts vocaux et physiques. On n’obtiendra rien en l’encourageant à forcer, à soutenir encore davantage. Le résultat fréquent est un raidissement du corps (et par conséquence, de la voix) puis une fatigue inévitable, et enfin le “couac”.
Le jeune ténor lyrique léger “soutient” souvent trop, aussi étrange que cela puisse paraître. Il engage trop de force physique au lieu de chercher à favoriser une tonicité, une flexibilité qui lui permettent justement de chanter en mécanisme léger. Plus il prend de l’air, plus il doit engager une réponse musculaire pour contenir et gérer cet air et celle-ci génère un chant en mécanisme lourd. Comme toujours, ce n’est pas la quantité d’air qui importe, mais la qualité de la gestion de l’air. La posture noble va permettre au chanteur d’utiliser pleinement les ressources physiques à sa disposition et d’éviter les tensions. Le plexus solaire, notamment, ne doit pas être rigide mais opposer une bonne tonicité; les muscles lombaires, offrir une contre-résistance aux abdominaux. Le bassin suffisamment souple pour pivoter, en particulier dans le chant legato et aigu. Un travail sur le souffle, les exercices de staccato, la vélocité empêcheront un travail trop important et la fatigue qui en découle. Pour que le jeune ténor lyrique-léger comprenne comment soutenir sans bloquer, il faut donc favoriser la tonicité, la flexibilité.
Il faut encore brièvement mentionner la question de l’image physique. Au siècle dernier, les grands tenori di grazia se permettaient une élégance raffinée que certains aujourd’hui qualifieraient péjorativement de maniérée. Le ténor lyrique léger actuel n’est en rien moins masculin et moins viril qu’un autre, s’il accepte de développer ses caractéristiques physiques et vocales et notamment celles qui favorisent l’élégance, la douceur de sa voix. Encore faut-il qu’il accepte de se voir tel qu’il est, et qu’il comprenne que ce sont ces atouts-là qu’il doit utiliser.
Suggestions de travail
- La voyelle “i”
Lors d’un cours de Maître en 1995, Alfredo Kraus déclare que l’étude du chant se réduit à la recherche d’une émission du son basée sur la position naturelle de la voyelle “i”. Cette voyelle, “la moins fatigante de toutes pour le chant”, selon Kraus, permet “d’ouvrir la gorge” et d’éviter l’assombrissement de la voix.
- Le Staccato
Puisque la flexibilité vocale du ténor lyrique-léger est essentielle, il est judicieux de pratiquer des exercices en staccato. Cela développera le mécanisme léger. Par ailleurs, le legato est plus difficile à réaliser pour ce type précis de chanteur, et l’apprentissage du staccato est une introduction naturelle à un chant plus legato et plus lent. Relire à cet effet les explications de Richard Miller.
Suggestions de répertoire
Le Bel Canto ainsi que certains ouvrages français conviennent bien; voici quelques suggestions générales :
Adam, Le Postillon de Lonjumeau (Chapelou)
Bizet, Les Pêcheurs de perles (Nadir)
Gounod, Mireille (Vincent)
Massenet, Manon (Des Grieux)
Mozart, Die Entführung aus dem Serail (Pedrillo)
Rossini, Il Barbiere di Siviglia (Almaviva)
Verdi, La Traviata (Alfredo), Rigoletto (Duca), Falstaff (Fenton)
Je recommande souvent au ténor lyrique-léger de travailler certains airs en particulier :
“Una furtiva lagrima” de Donizetti (Nemorino)
“O Colombina” de Leoncavallo (Beppe/Arlecchino)
“Vainement, ma bien-aimée” de Lalo (Mylio)
“Ach, so fromm” ou “M’appari” de Flotow (Lionel)
ainsi que des mélodies, notamment :
“Ma rendi pur contento” de Bellini
“Die schöne Müllerin” de Schubert.
Il est nécessaire, pour tout chanteur, d’apprendre à connaître sa voix, à en apprécier ses qualités, et à ne pas chercher à chanter plus fort et plus large que ne l’autorise son instrument. En outre, il est judicieux, pour chaque professeur, notamment ceux qui n’ont rarement ou jamais chanté sur scène, d’écouter leurs élèves en représentation, si possible dans une grande salle. On est soudain très étonné d’entendre que la voix est beaucoup plus mince qu’elle ne semble dans la salle de cours, même si elle peut très bien “porter”. Le répertoire doit donc être sélectionné avec soin, en connaissance de cause. Ce choix doit aussi tenir compte des caractéristiques physiques du chanteur car le ténor lyrique-léger peut en effet aussi bien – au cours de sa carrière – tenir des rôles principaux ou secondaires, incarner un Werther ou un Monostatos, un Pedrillo ou un Monsieur Triquet, et exceller dans l’art difficile du récital.
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